Site icon Le blog de l'Audiologie Prothétique – Xavier DELERCE

5 millions de consommateurs, âge du capitaine et autres facteurs aggravants

Des publicités de plus en plus nombreuses et agressives (pardon : prometteuses) fleurissent au sujet de l’appareillage auditif, transformant les candidats potentiels à l’appareillage (environ 5 millions parait-il), en purs consommateurs (c’est le but) que seul l’achat de l’objet magique (l’aide auditive) rendraient à nouveau normaux-entendants.

La publicité est pourtant interdite en audioprothèse (si ! si !), mais il y a d’autres sujets plus urgents à régler, c’est certain. Toujours est-il que pendant ce temps, on voit à la TV, on lit dans la presse et sur internet et on entend à la radio ces promesses de discrétion, de prix et de performances. Le but (atteint) : faire passer les malentendants concernés du statut de patients en acheteurs d’objets technologiques comme les autres. Bref, rendre glamour l’aide auditive.

Mais si on parle adéquation de la forme aux possibilités physiques et anatomiques, suivi à court et long terme, limites physiologiques, audition résiduelle, je le sais, ce n’est pas du tout glamour.

Un fabricant promet maintenant aux futurs candidats à l’appareillage « un son qui vous rapproche de vos 20 ans » ! ! Possible ?

Il semblait donc intéressant de confronter les promesses (publicitaires), les attentes (des malentendants) et la réalité des performances obtenues dans le bruit après appareillage :

Ach ! Suzpensz inzoutenaple !

Je voulais donc tout d’abord remercier Pauline BARON, audioprothésiste D.E. maintenant, qui a exploré pour son mémoire de fin d’études ces aspects que je souhaitais étudier depuis des années, ainsi que Christophe LESIMPLE (Bernafon AG) pour ses idées, ses partages et son aide précieuse.

Mesures objectives

Dans une situation totalement contrôlée (distance des sources, orientation spatiale, types de bruit et de signal), on va apporter à des malentendants appareillés une performance technologique connue à l’avance avec des aides auditives (Widex Evoke 440 F2) dont tous les algorithmes de traitement du signal sont activés, puis dans un second temps, désactivés. On obtient d’un point de vue purement objectif (rien que les aides auditives, sans le patient) :

Deux sources de bruit sont émises à l’arrière à 135 et 225° et le signal est émis de face. Signal et bruit sont corrélés en densité spectrale. L’appareil utilisé pour ces tests améliore d’environ 7,5dB le RSB de sortie lorsque l’on active ses algorithmes de traitement du signal, quels que soient les RSB d’entrée.

Mesures subjectives

Avec ces deux programmes (« off » et « auto »), des malentendants ont été appareillés (avec bien sûr une correction en fréquence adaptée à leur perte auditive), mais toujours de façon occlusive de manière à ce qu’aucun bruit ne rentre directement dans les conduits auditifs, seuls les appareils devant traiter les sons extérieurs.

Pour chaque programme « off » et « auto », et après une liste d’entraînement préalable, les sujets devaient passer un Framatrix. Le RSB50 (RSB donnant 50% d’intelligibilité) pour chaque condition a été mesuré, l’ordre de passation « off » ou « auto » étant aléatoire.

Ce qu’il devrait se passer

On devait alors théoriquement pouvoir observer plusieurs résultats subjectifs :

Ce qui s’est réellement passé

Voici les résultats sur le groupe testé :

Facteurs influençant ces résultats

On peut légitimement se poser la question d’une influence de la perte auditive sur ces résultats, mais le plus surprenant, c’est qu’il n’a été retrouvé de corrélation ni entre la perte, ni entre la pente de la perte auditive et l’utilisation du RSB apporté par l’appareillage !

La variable la mieux corrélée à cette « perte de RSB », c’est à dire la différence entre l’amélioration potentielle (théoriquement apportée par l’appareillage auditif) et l’amélioration réelle (mesurée au Framatrix), c’est l’âge :

Ce résultat, à audiométries plus ou moins homogènes du groupe étudié ci-dessus, rejoint de façon très similaire le résultat obtenu dans sa thèse de médecine par Marine DECAMBRON :

Cette thèse qui a été à l’origine de l’élaboration du VRB (Vocale Rapide dans le Bruit) avait testé une cohorte de sujets normo-entendants.

Mais on le voit : avec ou sans baisse d’audition, l’âge est un des facteurs les plus importants dans la diminution des performances dans le bruit. Un sujet qui vieillit perd en capacité s’il n’a pas de baisse d’audition, ou utilise de moins en moins ce que l’appareillage est censé lui apporter lorsqu’il est équipé.

Comment perdre un peu plus que l’âge ?

Selon les tests, on voit que l’effet de l’âge peut faire perdre de 2 à 5dB de RSB, ce qui est déjà important.

Mais un autre facteur influence au moins autant que l’âge les performances finales : l’appareillage ouvert !

Christophe LESIMPLE avait exploré d’une manière indirecte (ce n’était pas le but premier de son étude) la relation entre la perte de performance dans le bruit d’un appareil (par la perte d’efficacité de ses algorithmes) et l’occlusion du conduit auditif :

Plus le RSB d’entrée est dégradé (de 0 à -10dB), plus la diminution de performances est importante en embout ouvert : on constate 2 à 4dB de perte de RSB en sortie de l’appareil.

Résumons

La spirale infernale de l’appareillage tardif :

Age tardif d’appareillage + adaptation « ouverte » : l’effet cumulatif est potentiellement de 4 à xdB de perte de RSB, c’est à dire tout ce qu’est censé apporter un bon équipement aujourd’hui ! Dommage. Promesses trompeuses, promesses déçues.

Je pense vraiment que l’information aux personnes susceptibles d’être appareillées est très importante : plus l’action de sensibilisation sera menée tôt, meilleurs seront les résultats, l’âge semblant plus fort que beaucoup d’autres facteurs.

La question : est-il nécessaire que la publicité en audioprothèse soit le feu d’artifice que l’on connait aujourd’hui, au mépris de toutes les prudences (et de toutes les lois) ou vaudrait-il mieux qu’elle soit encadrée voire menée par des instances « supra-commerciales » (CNA, syndicats, ministères) ?

Faudrait-il très strictement encadrer les pratiques publicitaires au profit d’une communication institutionnelle, axée sur la prévention, les preuves et la sensibilisation ?

Un petit sujet de réflexion pour 2020 et le futur.

Bonne année 2020 à toutes et tous !

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