Ça aurait pu s’appeler « Fast and Curious », « La Vocale du Diable » ou encore « FrenchMatrix Reloaded »… ah non cette dernière je l’avais déjà faite ! Bon, bref, on va parler 100% santé, obligations légales et surtout, d’un nouveau test dans le bruit.
Génial !
Il n’a échappé à personne que l’arrêté du 14 novembre 2018 mentionne pour la première fois la nécessité d’effectuer une audiométrie vocale dans le bruit si aucune des 3 autres conditions listées ne sont pas remplies :
Effectuer certes, mais surtout justifier d’une dégradation significative du SRT (50% d’intelligibilité) de plus de 3dB par rapport à la norme.
3dB… la norme… deux petits termes de rien du tout, mais le diable se cache dans les détails.
La norme
Existe-t-il une norme en français d’ailleurs ? Pour ma part, j’ai peut être loupé un truc ces dernières années, mais en audiométrie vocale dans le bruit, en langue française et validés par des études multicentriques je ne connais que le HINT et le FrMatrix.
- Pour le premier, on peut certes « bidouiller » avec des listes enregistrées sur divers supports, mais le vrai HINT dans sa version native doit s’acheter sous forme d’un pack matériel et logiciel très cher et très fermé (c’est à dire avec un mode de passation strict, des enregistrements natifs, etc.).
- Pour le FrMatrix, issu de recherches assez poussées, la version de test est disponible en France, sur divers supports audiométriques (stand alone, Interacoustics, Otometrics).
Ces deux tests sont des tests de phrases et proposent donc pour chacun d’eux une « norme », ou plutôt une courbe de normalité, avec le bruit qui va bien et l’orientation spatiale qui va bien aussi. Toute modification d’un de ces deux facteurs annule totalement la courbe de normalité. Et nos cabines sont d’ailleurs tellement différentes, que seule une condition spatiale Voix + Bruit émis à 0° est normalisable et normalisée et toute modification d’une seule condition de test entraîne de très profonds changements et rend le test inexportable en dehors de la cabine dans lequel il a été effectué . Cependant, pour le test présenté plus bas (le VRB), la courbe de normalité est obtenue à voix 0° et bruit autour (voir commentaires de ce billet, par ses concepteurs).
Exemple de courbe de référence pour le FrMatrix, voix et bruit à 0° :
Dans l’exemple de la courbe ci-dessus, le SRT moyen normal est à -6dB de RSB (rapport Signal/Bruit), et donc tout ce qui serait au-delà de -3dB de RSB serait donc considéré comme relevant potentiellement de l’appareillage par la loi.
Les 3dB
1dB ? 2,5dB ? allez, on nous l’a fait à 3dB ! C’est notre jour de chance !
Encore une fois il est peu évident de savoir quelles sont les bases scientifiques ce texte, mais depuis plus de 20ans tournent des articles montrant une perte de plus de 3dB de RSB dès la surdité légère. Ce serait donc cohérent avec l’arrêté de 2018.
Par contre, si l’on veut mettre en évidence une différence de 3dB par rapport à la « normalité », il faut, minimum syndical, que la sensibilité du test soit de 3dB, voire moins !
Pour cela, tout dépend du nombre de mots/phrases/items testés. En effet, l’intervalle de confiance autour de 50% de répétition varie considérablement en fonction du nombre d’items testés. Et dans le cas d’une liste de LAFON cochléaire par exemple, cette incertitude est de 50% +/-14%, dans le cas du FrMatrix (100 mots) de +/-10% et dans le cas du HINT (20 phrases) de +/-23%.
Pour transformer un intervalle de confiance (en %) en dB de RSB, il suffit de faire :
Intervalle de confiance (en %)/pente de la courbe de normalité (en %/dB de RSB) = intervalle de confiance en dB.
Pour nos deux tests normés actuels :
- FrMatrix : +/-10%/11,6 = +/-0,8dB = 1,6dB
- HINT : +/-23%/11 = +/-2dB = 4dB (en considérant une pente de 11%/dB de RSB, hypothétique)
Donc au bas mot, et pour satisfaire à l’arrêté de novembre 2018, il ne va pas falloir bricoler avec du Fournier et autres listes non-normées, sous peine de dire n’importe quoi ou de faire dire n’importe quoi au test.
Le VRB, un nouveau venu dont on parle
Le VRB a été récemment mis en avant, notamment pour son « R », car VRB est l’acronyme de Vocale Rapide dans le Bruit.
Le VRB est un test de phrases avec augmentation progressive du niveau du bruit (le signal est fixe) qui passe du silence (pas de bruit), puis de +18 à -3dB de RSB par paliers de 3dB.
Il y a 9 phrases par liste, chacune testant 3 items (3 mots clés). On a donc un total de 27 items testés, d’où la recommandation des auteurs d’effectuer 4 listes (4*27 items donc) pour avoir une sensibilité permettant un intervalle de confiance de 1,6dB (c’est à dire SRT +/-0,8dB).
On obtient donc la même sensibilité qu’avec liste du FrMatrix, ce qui est normal, le nombre d’items testés est le même (4×27 ou 100).
On obtient alors :
La courbe rouge avec appareils, la courbe verte sans appareils. Le test donne alors la « perte de RSB », c’est à dire l’écart du RSB à 50% d’intelligibilité par rapport à la normale, en gris.
On notera au passage dans cette version logicielle une erreur dans le calcul de la perte de RSB qui n’est pas de 7,5dB comme indiquée ici, mais de 4,5dB si je compte bien. Ca ne fait pas bien sérieux… C’est en fait mal expliqué dans le mode d’emploi du test : en réalité, la perte de RSB n’est pas l’abscisse (en dB de RSB) où la courbe croise l’ordonnée 50% d’intelligibilité, mais plus exactement le croisement de la courbe de régression logistique des points avec le 50% d’intelligibilité. C’est expliqué dans cet article au chapitre 2.4.
Entre les conditions « appareillé » et « non-appareillé », on note quand même plus de 5dB d’écart, ce qui est très supérieur à l’intervalle de confiance du test (1,6dB, car fait avec 4 listes), donc l’écart serait considéré comme significatif.
Pour un autre patient (testé avec puis sans appareils) :
On a 3,5dB d’écart entre les deux « perte de RSB » : c’est significatif également, car le test a une sensibilité de 1,6dB.
A noter là aussi que si l’on se réfère au mode d’emploi du test on lirait sur le graphique 3 et 6dB de perte de RSB, mais les calculs par régression logistique donnent 4,25 et 7,75dB respectivement de perte de RSB par rapport à la normale.
VRB versus FrMatrix : le match
le « R » de rapide est-il l’argument majeur du VRB ?
- Pour faire un VRB en comparant deux conditions (patient ci-dessus), il faut faire passer 8 listes (4 par condition). Certes, à 0 et -3dB de RSB, on peut stopper le test si deux 0% consécutifs sont atteints. Il faut compter entre 7 et 10 minutes selon les performances du patient pour un test avec puis un test sans appareil. A diviser par deux s’il n’y a qu’une condition de test.
- Le FrMatrix demande au minimum une liste d’entraînement, puis une liste pour chaque condition, ce qui fait en tout entre 7 et 9 minutes de test (le test est chronométré et prédit le temps restant). Idem pour une condition.
- On est donc sur des durées relativement équivalentes entre les deux tests, et c’est même peut-être un peu plus rapide avec le FrMatrix, mais les écarts sont de l’ordre de la minute.
- Le FrMatrix est normé cliniquement, mais le VRB, peut être pas en études multicentriques (à ma connaissance pour l’instant).
- Leurs prix sont sensiblement les mêmes avec la calibration (voir commentaires).
- Le bruit du VRB (cocktail party) est plus réaliste pour les patients que celui du FrMatrix.
- Le logiciel du VRB est encore à peaufiner je trouve : j’aurais aimé une courbe de régression logistique plutôt que cet escalier… et certains calculs de perte de RSB qui
me semblent erronésne sont pas calculés comme l’explique le mode d’emploi fourni dans cette version logicielle utilisée en novembre 2019, mais sont le résultats de calculs de régression (voir article en lien plus haut dans ce billet). - Enfin, le VRB propose une courbe de référence pour voix à 0° et bruit sur des HP autour. Cela peut sembler « écologique » (réaliste) comme condition de test, avec toutes les précautions d’usage d’une concernant l’exportation dans diverses cabines d’une telle courbe de référence (voir commentaires).
Conclusions
Faire de l’audiométrie dans le bruit, au delà d’une obligation légale, c’est bien ! Ca démontre que ça marche (ou pas !), ça pose des limites, ça répond à la problématique des patients et enfin ça rend objectif le comportement des appareils et l’amélioration qu’ils apportent.
L’argument du temps n’est à mon sens pas important : un test dans le bruit, ça prend du temps, ne serait-ce que par le corpus de mots nécessaire pour être précis. Le temps ou la rapidité d’une audiométrie vocale dans le bruit sont un mythe : ça ne prendra jamais moins de 5 minutes, mais jamais plus de 10 !
Enfin, une norme fiable, opposable et vérifiée, ce n’est pas atteignable avec n’importe quel matériel, dans n’importe quelles conditions. La tentation du « fait maison » n’a pas trop sa place dans ce genre de tests. Un test dans le bruit, il va falloir s’y habituer, ça n’est pas fait pour ressembler à la réalité : ça prend un certain temps, c’est plus ou moins fatiguant, bref, c’est gris et triste 😉 Mais on aime !
A plus pour de nouvelles aventures !
Addenda : suite à une discussion (voir commentaires de cet article) avec le Professeur VINCENT (CHU Lille), des précisions, illustrations et articles ont été ajoutés dans ce billet ainsi que dans les commentaires attenants.
